Faire la promotion d’un film est une chose très étrange pour un comédien. Au-delà du simple fait qu’on se retrouve à répéter très souvent les mêmes choses, répondre aux sempiternelles questions sur les origines de l’œuvre en question ou d’une de ses scènes marquantes, il s’agit aussi de rationaliser, mettre des mots sur des expériences qui ne sont rien d’autre que cela, du ressenti, de l’émotion pure retaillée, rendue ensuite cohérente par le montage. Alors quand, en tant qu’acteur, on se retrouve à devoir défendre un film qu’on a tourné il y a presque dix ans, le moment gagne encore en singularité et demande une grande souplesse intellectuelle.
Shaïn Boumedine s'attèle à l'exercice en ce matin de novembre dans la chambre d'un grand hôtel parisien. L’acteur de 29 ans, révélé en 2018 au moment de la sortie de Mektoub, My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche, se retrouve à défendre sa suite, huit ans après l’avoir tournée. Physiquement, Shaïn n’affiche plus tout à fait le même faciès et le décalage avec les images de Mektoub, My Love est flagrant. Les traits se sont affinés, la mâchoire et les épaules ont gagné en épaisseur et en muscles, une barbe a poussé. On a désormais face à nous un adulte à part entière et non plus le jeune Sétois balbutiant et discret que Kechiche filmait dans toute la grâce de sa jeunesse, festoyant et désirant auprès de ses camarades.
Dans ce laps du temps riche en péripéties et imprévus, il s’en est passé des choses pour l’interprète d’Amin, personnage qu’on retrouve avec bonheur dans ce nouveau film plus lumineux mais aussi plus spectral et prenant, où se mêlent désirs inassouvis (la relation trouble entre Amin et Ophélie, campée par Ophélie Bau) et grands rêves d’aventure (une actrice américain et son mari qui lui font miroiter une carrière à Hollywood). “Les deux films ont été tournés à quelques mois d'intervalle mais ils sont quand même très différents, nous explique Shaïn Boumedine. Le premier était très contemplatif, parlait de la jouissance de la jeunesse, celui-ci se demande plutôt ce qu'il y a après tout cela.”
Le comédien avait fini par croire que l'aventure ne prendrait jamais fin. Il n'était pas le seul à le penser. “On m’a annoncé tellement de fois que Canto Due était terminé… Une année, c’était bon, puis c’était celle d’après. J’ai fini par le découvrir à Locarno, avec tout le monde.” Rappelons rapidement pourquoi on a attendu si longuement de découvrir Canto Due. En 2019, la présentation en dernière minute de Mektoub, My Love : Intermezzo, deuxième film et pas de côté halluciné de 3h30 dans la fresque sudiste de Kechiche (dont le sous-titre pourrait être quelque chose comme “une boîte de nuit, ABBA et des culs”), tourne sévèrement au vinaigre au Festival de Cannes.
Malgré quelques adorateurs convaincus d’avoir assisté à une projection unique en son genre — le fait que le film n’ait jamais été re-montré depuis lui leur donne raison —, les sièges claquent dans le grand palais, en nombre, dont celui de son actrice Ophélie Bau, qui sent sa confiance en Kechiche trahie et ne supporte pas de se voir sur grand écran dans une scène de cunnilingus non simulée de quinze minutes. “C'était un film d'expérience, se remémore Shaïn Boumedine. Il avait été projeté tard dans la soirée [22 heures le 23 mai 2019, ndlr], dans cette espèce de folie cannoise qui amplifie les sensations et les réactions. C'était dingue.”
Fait assez rare pour un long-métrage présenté en compétition à Cannes, Intermezzo n’est jamais sorti en salle, en grande partie pour des problèmes de droits musicaux (estimés à plus d’un million d’euros selon un article de Libération) mais aussi en raison d'une accusation pour agression sexuelle qui pesait à l'époque sur son réalisateur (l'enquête a été classée sans suite en 2020 pour “infraction insuffisamment caractérisée”). La société de production de Kechiche, Quat’sous Films, met la clé sous la porte quelques mois plus tard. Mektoub, My Love devient ce que beaucoup avaient senti dès 2018 (et sentiront encore plus fort avec ce Canto Due mélancolique à souhait) : un paradis perdu, un morceau de souvenir condamné à prendre la poussière dans un carton.
À mesure que les années passent, l’espoir s’amenuise chez les cinéphiles les plus valeureux. La santé de Kechiche se détériore à la suite d'un accident vasculaire cérébral en mars 2025. Puis, en août dernier, la lumière : après des mois de rumeurs plus ou moins confirmées, on apprend que Canto Due sera bien montré au festival de Locarno — publicité fabuleuse pour l’évènement cinéphile suisse puisque certains spectateurs vaillants prennent l'avion pour seulement découvrir le film.
Le casting, à l’exception de son metteur en scène encore affaibli, fait le déplacement, même Ophélie Bau qui souhaite définitivement tourner la page de l'expérience. “Pendant toutes ces années, on continuait de se suivre sur les réseaux sociaux, on voyait le chemin que chacun traçait au cinéma ou ailleurs. On a vite retrouvé l’émotion du tournage, c’était très beau.” L’image de la bande réunie émeut et emplit le film d’une émotion encore plus forte, celle d’une histoire qui ne se conclut pas mais se charge de ces éternelles retrouvailles.
Ce sera la seule fois que la troupe se réunira au grand complet — seuls Salim Kechiouche et Dany Martial, qui incarnent respectivement Tony et Dany, accompagnent Shaïn Boumedine pour la promo de Canto Due —, avec cette attitude de groupe de rock venu célébrer son accession au Hall of Fame mais trop gêné à l’idée de chanter aujourd'hui des tubes qui appartiennent au passé. “Ça m’a un peu attristé qu’Abdellatif ne soit pas avec nous à Locarno. Des journalistes posaient beaucoup de questions, sur la mise en scène ou la fabrication de telle scène, auxquelles seulement lui pouvait répondre. On devait, en quelque sorte, imaginer son point de vue.”
Beaucoup de comédiens auraient nourri la légende d'une aventure telle que celle de Mektoub, My Love, à grands coups de récits racontant le tumulte de sa production ou les engueulades dans les coulisses cannoises. Shaïn Boumedine, qui se dit infiniment reconnaissant de ce que lui a offert Kechiche (et prêt à retravailler avec lui, si on lui offrait cette opportunité), n’est pas de ce genre-là. Sa loyauté envers le cinéaste, avec qui il a toujours entretenu une “amitié pudique”, se lit entre les lignes de ses réponses : polies, enjouées mais aussi légèrement énigmatiques, donnant l’impression de s’interrompre au moment où l’on croit qu’elles commencent ou de dévier, sans qu’on ne sache trop pourquoi.
On aurait pu le prévoir avant même de démarrer l’entretien : en dix ans, les souvenirs de l’aventure, aussi extravagante puisse-t-elle être, ont eu le temps de s’estomper. Certains sont ravivés lorsque l’acteur retourne à Sète, pour voir de la famille, en arpentant ces rues qui sont devenus pour lui des décors de tournage. Il se remémore plus aisément le gamin qu’il était avant que le mektoub ne frappe à sa porte, étudiant épanoui en BTS Travaux Publics à Nîmes et serveur l’été sur les plages pour se remplir un peu les poches. “J’ai découvert le cinéma à travers le regard d’Amin. J'ai travaillé ce personnage comme un scénariste. J'ai lu et écrit des petits scénarios qui ont servi à construire ce personnage-là. Cette machine à écrire qui est là dans sa chambre, je l'ai pratiquée un peu, histoire de mettre des mots concrets sur ce que ce personnage écrivait à ce moment-là.”
Il rêvait de cinéma, comme tant d’autres jeunes de son âge, mais probablement pas aussi fortement que celles et ceux qu’ils a croisés au moment des premières auditions du film de Kechiche, venant des formations théâtrales les plus prestigieuses de la capitale et connaissant la filmographie de Kechiche sur le bout des doigts, aussi bien que ses méthodes de travail non-conventionnelles et sulfureuses. Shaïn n’avait vu que La Graine et Le Mulet parce qu’il avait été tourné près de chez lui (Hafsia Herzi, devenue une brillante réalisatrice depuis, tient aussi un rôle dans Mektoub, My Love). “J’ai croisé de jeunes acteurs convaincus qu’ils prendraient part au projet et qui ont été mis de côté très rapidement. Ça n’a pas toujours été simple à vivre.”
Pendant un moment, il n’a pas annoncé à ses proches qu’il tenait le rôle principal du nouveau film d’un des réalisateurs français les plus acclamés de son temps. “Je leur disais que je faisais juste de la figuration quelques jours mais ça me prenait de plus en plus de temps.” Une décision qu’il ne justifie pas tant par la crainte d'effrayer des proches, ses parents notamment, que pour la déception qui pourrait s’ensuivre si l’aventure prenait subitement fin. Ce qui ressemblait au départ au jeu d'un été, en 2016, s’est étendu jusqu’en 2018, en plusieurs sessions de tournage. Kechiche en aurait tiré un peu moins de 1000 heures de rushes et rêvé, un temps, de les transformer en dix longs-métrages.
Les travaux publics, il n’en a plus jamais été question, et le cinéma a tout balayé sur son passage. Après Mektoub, My Love, Shaïn a continué son chemin, portant des films gentiment passés inaperçus (L’été nucléaire de Gaël Lépingle) ou s’affirmant en irréprochable second rôle aux côtés de Karim Leklou dans Pour la France de Rachid Hami ou de François Civil dans Pas de vagues de Teddy Lussi-Modeste. Ces tournages n’avaient évidemment rien à voir avec celui d’Abdellatif Kechiche. Un bien ou un mal, chacun en jugera. Ce changement d'atmosphère ne l’a pas empêché d’apprendre, auprès de ses camarades de jeu, et de nourrir cette image d’observateur qui fait d’Amin un personnage si singulier et fascinant à suivre.
Jamais Shaïn Boumedine n’a considéré Mektoub My Love comme une malédiction, une de ces œuvres qui vous marquent au fer rouge sans que vous ne l’ayez demandé et qui vous rendent indésirables auprès de cinéastes exigeants. Ce projet reste pour lui la chance d’une vie, celle qui lui a ouvert des portes face auxquelles il ne pensait jamais se retrouver. Chaque jour, il travaille à garder un pied dans cette porte, discutant avec des cinéastes à de nouveaux projets. “Je crois en l’intelligence des gens du cinéma. Je sais qu’il y a des personnes qui savent faire la part des choses entre le destin d’un film et le travail des comédiens. J’ai joué dans un film qui est devenu une trilogie mais j’ai fait d’autres choses aussi et je sais encore en faire plein d’autres.”
À quoi ressemblera son monde sans Mektoub, My Love, désormais, maintenant qu’on sait que l’histoire s’achève de cette façon ? Nul ne sait, ni même lui. Mais comme dans le film, on comprend sa joie à faire durer un peu le plaisir, autant qu’il le peut. Après nous avoir serré la main chaleureusement, Shaïn tourne déjà les talons et repart bras dessus bras dessous avec l'attachée de presse d'Abdellatif Kechiche, Hassan Guerrar, afin de préparer la suite des festivités (un passage dans l’émission Quotidien le soir même). On s’apprête à passer la porte tambour de l’hôtel lorsqu’on entend ce dernier chanter un “Salut mon Abdel !” à son téléphone. On se demande évidemment ce qu'Abdellatif Kechiche pense de tout cela mais on ne le saura pas. Un mystère qui ne se désépaissit pas, c'est aussi ce qui fait la splendeur de ces films-là.
Mektoub, My Love : Canto Due est à découvrir dès le 3 décembre au cinéma.