Tout film d’Abdellatif Kechiche nous parvient désormais précédé de l’odeur du soufre. Cela n’a jamais été aussi vrai qu’avec ce Mektoub my Love : Canto due, aussi désiré que redouté. Le premier opus, chronique naturaliste de la jeunesse sétoise dans les années 1990, avait été une révélation formelle, d’une intensité supérieure à la Vie d’Adèle, Palme d’or 2013.
Il avait été suivi par un Intermezzo sulfureux, projeté à Cannes en 2019 mais jamais distribué pour des questions de droits musicaux, mais aussi parce que l’actrice principale, Ophélie Bau, avait fait part de son désaccord vis-à-vis du montage cannois, dans lequel était présentée une scène de cunnilingus non simulé d’une quinzaine de minutes. En 2020, enfin, une enquête pour agression sexuelle visant Abdellatif Kechiche a été classée sans suite.
Comment recevoir un tel objet de cinéma, par définition scandaleux et dont les images, tournées il y a maintenant neuf ans, en 2016, lors d’un tournage monstre duquel devaient résulter les trois films, nous apparaissent forcément étranges ? Peut-être en considérant que le cinéma, malgré la politique des auteurs, reste une œuvre collective. Et en intégrant que, cette fois, Ophélie Bau a précisé être en accord avec le montage final.
Dont acte. Nous retrouvons à Sète Amin, Tony, Ophélie, et toute la bande là où on l’avait laissée. Dès son ouverture, le geste kechichien s’impose et dispose l’équation du film : deux Amerloques réclament du couscous alors que le restaurant familial est fermé. Dans chaque tableau, la vie nous happe. Ça déborde, ça bouge, ça jouit. Mais cette fois il y a donc des intrus : un couple d’Américains (un vieux producteur, sa jeune épouse) venus tourner un soap opera (les Braises de la passion) sur la Méditerranée. Ils viendront perturber le mektoub (destin) de nos protagonistes, faisant miroiter au héros Amin, avatar de Kechiche, la possibilité de devenir cinéaste.
Dans cet opus, le cinéma de Kechiche est plus que jamais un art de la table. Les scènes ne se pensent qu’autour de la nourriture : on mange en dissertant, la bouche pleine, une technique de réalisateur briscard pour forcer les acteurs à ne pas trop intellectualiser leur jeu, afin d’être plus naturels. Des plats français, des mets maghrébins, un peu d’arabe, un peu de langue de Molière. La France méridionale, métissée. Le cinéma de Kechiche est organique, vitaliste et puissamment multiculturel. Dans Canto due il y ajoute une coquetterie de scénario : le film vire sur sa fin au vaudeville mi-tragique mi-grotesque, comme si le soap opera des Américains avait contaminé Sète. Le cinéaste se régale à parodier le genre.
La pulsion, le désir, c’est là où niche l’art de Kechiche. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : alors que le producteur impose à Amine un cahier des charges en échange d’un gros chèque, l’actrice et le séducteur invétéré Tony rejouent avec enthousiasme les Affranchis au bord de la piscine, comme deux ados bourrés d’hormones. Le cinéma industrialisé versus l’art comme libido – plus kechichien, tu meurs. Le pire : une scène sur la plage, cette fois obséquieuse, avec des gros seins et de la crème solaire. Celle-ci nous fait dire que, malgré toutes les polémiques, Abdellatif Kechiche ne cessera d’être ce génie désespérant, le pire avocat de son œuvre, pourtant si précieuse et nourrissante.
Mektoub my Love : Canto due, d’Abdellatif Kechiche, France, 2h14, sortie en salles le 3 décembre 2025
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